Le château de La Garrigue vers 1910 ( Coll. Gaston Sengès)

 

Situé sur la commune  de Villemur-sur-Tarn, le château de La Garrigue est proche du village de Magnanac, près de l’embranchement des chemins de Pellausy et de La Garrigue.

L’éthymologie de La Garrigue provient du chêne (en occitan lou cassé ou lou garric ). De nos jours on trouve encore de très beaux spécimens de ces arbres dans le parc du château.

Au niveau de la localisation géologique, le domaine de La Garrigue est implanté sur la basse terrasse du Tarn. En effet, la plus haute terrasse du Tarn – ou du moins ce qu’il en reste – ce sont les hauteurs de Vacquiers et de Montjoire ; la terrasse moyenne s’étend du bas de Vacquiers à Raygades ( La Bourdette Clos Mignon, Boujoulis, Entourettes, Raygades, Coume de Moundol) . Les basses terrasses s’étalent à partir de Raygades, et les villages de La Magdeleine, Villematier, Sayrac, Magnanac, Le Terme ont été implantés juste à la limite de cette troisième terrasse. Au-delà, et jusqu’à la rivière, nous avons la basse plaine du Tarn (par exemple du bas de Pechnauquié jusqu’à la rivière).

La Garrigue relève de la section administrative et de la paroisse de Magnanac. Cette dernière à une superficie importante, environ 10 km2 allant des rives du Tarn jusqu’à la limite des paroisses de Villaudric d’un côté, jusqu’à celle du Terme de l’autre. Si l’on exclue le village proprement dit, l’habitat est très dispersé. A noter que plusieurs châteaux ou maison bourgeoises se sont implantées dans le finage ; outre La Garrigue, on peut citer Brucelles (autrefois famille de Vacquié) et Saint-Maurice ( familles de Pouzols et de Naurois).

 

Un peu d’histoire

Les MALPEL-VIGUIER

Entre 1800 et 1802, Frédéric MALPEL est maire de Villemur. Né le 15 décembre 1765 1 à Villemur il est l’héritier d’une vieille famille de magistrats, et ses racines sont villemuriennes depuis plusieurs générations. Lui-même avocat, il exerce à Toulouse, mais c’est à Villemur qu’il se marie le 19 germinal an IX (9 avril 1801)2 avec Anne Marie Antoinette Catherine VIGUIER , fille de Pierre VIGUIER avocat au Parlement. Les VIGUIER sont une famille aisée et possèdent une maison à Villemur, rue Cambou. (l’actuelle rue du colonel Cailhassou, où résidaient nombre de notables de la ville).

Sur le plan cadastral napoléonien de 18123, on peut voir que La Garrigue est une petite parcelle, et son habitation certainement une ferme. Nul ne sait quand les MALPEL-VIGUIER ont acquis La Garrigue. En 1836, six personnes sont recensées  et travaillent sur l’exploitation. On peut penser qu’à cette époque Frédéric MALPEL est le propriétaire des lieux, tout en habitant Toulouse puisqu’il est professeur à la faculté de Droit et qu’il est même recteur de l’académie après la révolution de 1830. Le seul enfant du couple Marie Marguerite, va épouser en 1818 à Toulouse, Jean GASC, alors avocat et dont on verra qu’il eût par la suite une carrière brillante. En 1846, lors du recensement de la population, parmi les habitants du lieu de La Garrigue on note la présence d’André CAUSSAT, jardinier, et Pierre CHALANDA, « maître valet de Monsieur GASC » ce dernier devant gérer le domaine puisque Frédéric MALPEL était déjà fort âgé. Le domaine s’est sûrement agrandi, des terres ont été achetées aux alentours.

Listes nominatives de la population. Recensement 1846 . Série 1 F 14 , archives municipales Villemur.

 

 

Frédéric MALPEL décède le 15 février 18494 dans sa maison « size à la Garrigue » âgé de 83 ans.

 

Les GASC-MALPEL

Le couple Jean GASC – Marie Marguerite MALPEL  réside à Toulouse et vient de temps à autre à La Garrigue. Jean GASC est un avocat réputé ; en 1848, il a défendu, dans un procès retentissant Louis BONAFOUS (« le frère Léotade ») accusé de meurtre sur une jeune fille, Cécile COMBETTES, jeune apprentie chez un relieur toulousain. Ce crime passionna Toulouse et la France durant l’instruction et au cours du procès.6 Il est aussi adjoint au maire de Toulouse, député en 1849, conseiller général de Villemur et conseiller d’Etat. Un homme très influent.

Le domaine de La Garrigue n’est plus mentionné dans les archives de la ville jusqu’en 1860. A cette date, l’église paroissiale Saint-Michel était en construction. Les crédits manquaient pour mettre en état l’intérieur de l’église. Le conseil de fabrique adressa une pétition réclamant des subsides, adressée à Sa Majesté l’Empereur, aux bons soins de messieurs Jean GASC conseiller d’état et de TAURIAC député. Après quelques refus et tergiversations, Jean GASC intervint auprès du ministère des Cultes … qui octroya une subvention de 5 000 francs. Jean GASC  en avisa le curé ROBERT qui la communiqua au conseil de fabrique le 7 juillet 1861. Grande joie on le devine, au sein du conseil :

« Le conseil a écouté cet exposé avec un  grand intérêt et a voté par acclamation et à l’unanimité de sincères remerciements à Monsieur GASC. Il a été délibéré de plus qu’il irait en cortège, à sa rentrée de Paris, lui faire une visite sur sa propriété de La Garrigue, pour le remercier de vive voix et lui donner ainsi un témoignage de sa reconnaissance. »

Jean GASC décède le 5 juin 1875 à Toulouse en son domicile au 29 des allées Lafayette, âgé de 80 ans.5

De son union avec Marie Marguerite MALPEL il eut une seule fille Marie Antoinette Honorine, née à Toulouse le 21 octobre 1819. Et c’est toujours à Toulouse que celle-ci épousa Christian Yvan Jean Pierre OLDEKOP le 19 janvier 18417.

 

Les GASC-OLDEKOP

 

Les OLDEKOP appartiennent à une lignée russe et allemande établie dans le service des armes. Un OLDEKOP avait été agent consulaire de la Russie à Amsterdam en 1785. Des OLDEKOP s’établissent à Bordeaux au temps de la Révolution. Christian Jean Pierre né le 15 août 1804 à Talence en Gironde, est négociant à Bordeaux, collectionneur de tableaux, naturalisé français le 11 novembre 1831 épouse donc  Marie Antoinette Honorine GASC le 19 janvier 18418.

Madame Oldekop née Gasc   (Coll Philippe Savignac)

Henri Béraldi,9 disait d’Honorine GASC, qui a habité longtemps Paris,  « qu’elle était fort belle et possédait un admirable talent de cantatrice (et de pianiste) : elle savait aussi bien émouvoir que plaire ». Parmi ses nombreux admirateurs, il faut mentionner CHATEAUBRIAND (il l’a rencontrée à Toulouse en 1838 et parle de « l’admirable Honorine »), et LAMARTINE (il dédie un texte à Mademoiselle Honorine GASC).

Christian OLDEKOP et Honorine GASC vont s’installer à La Garrigue dans les années 1850, après le décès de Frédéric MALPEL. Il faut faire mention ici d’une tradition orale qui fit d’Honorine GASC l’égérie de Napoléon III, thèse rapportée par l’historien local Marcel PEYRE dans une notice sur Magnanac. Deux éléments peuvent étayer cette thèse. Le fait d’une part que le père de  Christian OLDEKOP, prénommé Gotlieb Théophile, ait servi Louis Bonaparte que son frère Napoléon avait placé sur le trône de Hollande. A la chute de l’Empire, OLDEKOP se fixa en France. En 1852, Louis Napoléon, fils du roi de Hollande, devint empereur des français sous le nom de Napoléon III et Christian OLDEKOP fit partie de ses familiers.

 

A gauche, copie par Paul-Emile-Auguste VEYSSIE de « la Purification de la Vierge » du peintre bolonais Guido RENI. A droite, copie par Adèle CAPRON du tableau « L’Immaculée Conception » du peintre espagnol MURILLO dite « Vierge Soult »

 

Le fait ensuite, que de part et d’autre des fonds baptismaux de l’église de Magnanac, on a placé deux tableaux…. offerts par l’Empereur Napoléon III lui-même ! Les deux tableaux portent sur leur cadre, l’inscription « donné par l’empereur en 1859 »« en 1861 », dons de l’empereur Napoléon III. Mais ces dons de tableaux ayant l’Empereur pour « donateur » ont été, semble t’il, assez fréquents à cette époque.

Alors égérie ou pas ? Dans son livre sur les églises du canton de Villemur, Christian TEYSSEYRE apporte bien des éléments de réponse. «  A vrai dire nous n’avons pas relevé d’autre mention de cette qualité d’égérie ou de quelque passage éventuel de Napoléon III à Magnanac, que celle-ci (l’hypothèse de Marcel PEYRE) sans source donnée ». Christian TEYSSEYRE cite également Monsieur Philippe  SAVIGNAC apparenté à la famille OLDEKOP « ayant consulté les quelques correspondances échangées entre les différents membres de cette famille, je n’ai pas trouvé d’indices permettant d’accréditer la thèse évoquée ».Plus loin il rajoute « Honorine Gasc avait certainement une belle voix…certainement que Napoléon III avait eu l’occasion d’apprécier ses talents à Paris ou ailleurs, de là à penser qu’elle en fut par la suite l’égérie…On n’en trouve effectivement aucune preuve tangible. »

Alors simple rumeur locale que la tradition orale a colporté au fil du temps ? C’est la version la plus plausible.

Mais le malheur va rattraper Honorine OLDEKOP. En 1866, c’est Christian son mari qui disparait. Le 24 août 1874 elle décède à son tour « en son château de La Garrigue à Magnanac » âgée de 55 ans.10

Elle aura eu le temps de voir leur fils unique Carl Maria Honoré Yvan (né le 9 décembre 1841) se marier en 1872 avec Jeanne Marie Wilelmina BONTEMPS-DUBARRY . Carl sera conseiller d’Etat, directeur du journal La Souveraineté du Peuple de Toulouse, membre de la Société de Géographie de cette ville où il habitera dans les années 1890.Il partagera ainsi sa résidence entre la ville rose et ses châteaux (château de Saint-Jean à Cazères-sur-Adour dans les Landes, et le château de La Garrigue à Magnanac).

Trois enfants naîtront  de cette union.

Napoléon Louis, né en 1875 ,

Ci-dessus : souvenir de première communion à La Garrigue (Coll. Jean-Luc Mouyssac)

Puis Marguerite, et enfin Yvan Charles Marie, né le 23 février 1881 au château de La Garrigue. Cet à cette période, sous réserve d’informations plus précises, que Carl OLDEKOP modifia et embellit le château, qui prit une allure plus élégante.

De cette époque daterait l’escalier monumental donnant sur l’entrée. En contrebas du parc, côté façade, il fit creuser un canal où naviguèrent en barque les enfants de la famille.  En 1897 Carl OLDEKOP décède en son château de Saint-Jean à Cazères -sur-l’Adour .

 

Le château de Saint-Jean à Cazères-sur-l’Adour (Coll Jean-Claude François)

 

La Garrigue au XXè siècle

 

Le 11 mars 1912 à Paris,  Yvan OLDEKOP se marie avec Maris LEVESQUE de BLIVES. Deux ans plus tard, en 1914, c’est la guerre contre l’Allemagne.

Yvan intègre le 170è régiment d’infanterie caserné à Epinal. Nommé caporal, il se bat en Lorraine, dans l’Aisne, la Marne. Depuis le début avril 1915 son régiment se bat pour la possession de l’éperon des Eparges dans la Meuse. Le 5 mai 1915 un éclat d’obus va le faucher en pleine jeunesse à la tranchée de Calonne. De son mariage avec Marie de BLIVES  deux enfants naîtront : Simone née en 1915 et Marie-Lys. Cette dernière va épouser le peintre suisse Maurice AUBERJONOIS dont le nom n’est pas étranger aux plus anciens villemuriens, né en 1909, fil aîné de René Victor AUBERJONOIS (1872-1957), lui aussi peintre célèbre. Ce dernier était très proche du grand compositeur et chef d’orchestre russe Igor STRAVINSKI. Ainsi Maurice AUBERJONOIS fut un ami d’enfance de Théodore STRAVINSKI (1907-1989) lui aussi peintre, fils d’Igor.

Nous retrouverons ces deux personnes pendant l’occupation, à Magnanac dans les années 1940 .Théodore et son épouse séjourneront à Villemur jusqu’à la mi-1942, d’abord  à Brucelles (Magnanac) dans une maison mise à leur disposition par Maurice AUBERJONOIS. Pendant cette période, Théodore réalisera plusieurs portraits dont ceux de Désiré BARBE (maire de Villemur) Madame BERNARD (épouse du docteur BERNARD de Villemur) Madame OLDEKOP et sa fille Simone, de la famille de NAUROIS.

Il semble que Maurice AUBERJONOIS et sa femme Marie-Lys aient résidé à La Garrigue (au château ou à la ferme) au moins de temps à autre pendant les années qui suivirent la guerre.

Dans cette période trouble des années 40, au moment de la libération, le château de La Garrigue avait été acheté par Mme GRANIER ainsi qu’une grande partie du domaine le 23 mars 1942 à M. Raphael de TOURSKY agriculteur et Mme Léonie Germaine LEROY sans profession. 11

M.GRANIER était un membre important de la milice locale, dont le supérieur hiérarchique, avec lequel il était en liaison, n’était autre qu’Henry FROSSARD. Ce dernier, habitant un château près de Cazères, fut arrêté, jugé, et fusillé le 14 mai 1945. Le peloton d’exécution était commandé par Monsieur Pierre BENECH, grande figure de la résistance toulousaine, qui a bien voulu nous livrer ces renseignements. GRANIER quand à lui fut arrêté par un groupe de résistants locaux,  interné au camp de Noé pour actes de collaboration, puis relâché. Le château de La Garrigue, fut gardé par les villemuriens pour éviter le pillage, puis GRANIER réintégra son château. De mémoire de villemuriens, dès le retour du camp il exploita les terres de la propriété. Il gérait aussi un casino à Nice et après divers démêlés avec la justice le château et la ferme furent vendus par Mme SOULAS Eugénie épouse de M. GRANIER.11

Après la guerre d’Algérie, le château fut vendu le 19 juillet 1964 à la famille AIT ALI, rapatriée en métropole pour avoir soutenu le Gouvernement Français pendant la guerre d’Algérie. Le chef de famille était Bachaga Boualem en Kabylie.

Le domaine comprenant le château et la ferme (propriété indivisible) sont en mauvais état lorsque M. et Mme Roger GOS en firent l’acquisition en 1973. D’importants travaux furent entrepris pour la réhabilitation du château et  l’aménagement du parc de 6,5 hectares. M. et Mme GOS passèrent 39 ans dans ces lieux et après le décès de Roger GOS, Mme GOS s’est retirée à Albi ou elle vit près de ses enfants.

 

Cadastre  de 2012  (mairie de Villemur sur Tarn)

 

Le domaine s’étend, comme celui de son voisin La Palme sur la terrasse inférieure de la vallée. Le sol et le sous sol en sont à peu près identiques. Le terroir est favorable à la culture de la vigne et à l’élevage du mouton.

Les terres de la ferme près du château furent exploitées en cultures céréalières (le vignoble ayant été arraché)

De simple ferme au début du XIXè siècle au château que nous connaissons aujourd’hui, plus de deux siècles se sont écoulés. Au travers de ces quelques pages, nous venons de le voir, de grandes figures ont vécu à La Garrigue. C’est vraisemblablement Frédéric MALPEL qui, dans la décennie 1830-1840 transforma la ferme en château. Si Jean GASC et son épouse apportèrent leur touche, la famille OLDEKOP parmi laquelle la belle Honorine GASC, prit une part prépondérante dans le lustre et l’embellissement de la demeure.

 

 

 

La suite de l’histoire du château de La Garrigue est à venir.

 

  • Registres paroissiaux Villemur 1 E 18 .BMS, 1761-1776
  • Etat-civil de Villemur. 1E 41 M 1801-1810
  • Archives Départementales de la Haute-Garonne 3P 5190 cadastre de Villemur section X de Magnanac
  • Etat-civil de Villemur 1 E 57 NMD 1848-1852
  • Archives municipales de Toulouse 1 E 462 .Décès 1875
  • Toulouse, pages d’histoire jacobins.mairie-toulouse.fr
  • Archives municipales de Toulouse 1E 277 (naissance) 1E 344 (mariage)
  • Philippe SAVIGNAC geneanet.org
  • (1849-1931) collectionneur d’estampes, bibliophile, écrivain d’art et éditeur français.
  • Etat-civil de Villemur 1 E 63 NMD 1874-1877
  • Documents de M. Jean-Pierre GOS.

 

 

 

Avec la collaboration des membres des Amis du Villemur Historique.

Jean-Claude FRANCOIS, Pilar JIMENEZ, Georges LABOUYSSE, Jean-Luc MOUYSSAC, Marie-Martine PONCELET, Gaston SENGES.

 

Un grand merci à Christian TEYSSEYRE .Nous avons puisé largement dans son remarquable ouvrage : « Le canton de Villemur-sur-Tarn », et dans son site internet  www.letisserand-de-sayrac.com

 

Nous avons fait également référence

  • à la publication de l’AVH « les églises de Villemur-sur-Tarn »
  • au site internet geneanet.org et à la généalogie de Monsieur Philippe SAVIGNAC, apparenté à la famille OLDEKOP .

 

Merci à Monsieur Pierre BENECH pour l’entretien qu’il a bien voulu donner à Gaston SENGES .

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *